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Aristote et le Yi Jing

Je me suis amusé, dans un ancien article de ce blog, à comparer la philosophie d’Héraclite à celle du Yi Jing (« Héraclite ou la métaphysique du devenir »). Je voudrais revenir aujourd’hui – bien rapidement – sur le grand classique des mutations chinois pour le comparer, cette fois-ci, à la pensée d’un autre philosophe grec, Aristote.

C’est ici l’occasion pour moi de montrer en quoi les deux points de vue diffèrent – et de poursuivre ma réflexion sur la profonde différence qu’il existe entre la pensée chinoise (qui prend pour postulat de départ l’idée même que rien n’est jamais sûr) et la pensée occidentale (qui a la furieuse tendance à catégoriser, conceptualiser, organiser).

Le Yi Jing est un livre-univers, composé de 64 chapitres. Chacun de ces chapitres est symbolisé par un hexagramme. Chaque hexagramme est composé de deux trigrammes, eux-mêmes consitués d’une succession de traits pleins (les traits Yang – forces impulsives) et de traits redoublés (les traits Yin – forces murissantes).

Voici une illustration de ces huit trigrammes, qui sont l’une des clés de la culture chinoise :

C’est de ces huit trigrammes que dérivent les notions de Yin et de Yang, les deux pôles du changement cosmogonique. Seulement, les choses ne sont pas si simples. Le Yi Jing distingue en effet, parmi les traits Yin (redoublés) et les traits Yang (pleins), les traits « naissants » et les traits « mutants ».

Le trait « naissant » est le trait arrivé, en quelque sorte, au sommet de sa maturité. Le Yang ou le Yin qui s’assume pleinement comme tel.

Le trait « mutant », au contraire, est le trait qui tend à devenir autre. C’est en cela que, dans le Yi Jing, le réel est en perpétuelle mutation. Le Yang mutant est le Yang qui est sur le point de devenir Yin – et vice-versa. D’une certaine façon, on pourrait définir le Yin comme « ce qui tend toujours à devenir Yang » et le Yang comme « ce qui tend toujours à devenir Yin ». Même lorsqu’il est « naissant », le Yin ou le Yang est déjà en train de devenir autre. Il y a, à chaque point du parcours, l’idée de « devenir », l’idée de « tendance » – l’idée de « puissance ».

Ce terme de « puissance » met peut-être la puce à l’oreille de certains d’entre vous. En effet, c’est le mot qu’utilise Aristote pour définir la matière.

Je rappelle en effet que la philosophie d’Aristote se penche sur la question de l' »être » en tant que donnée immuable, que principe de réalité. On peut le rapprocher du logos d’Héraclite. L' »être » est la force qui permet à l’univers d’être en mouvance.

Or, parmi les concepts qu’utilise Aristote pour définir cet « être » qui, au-delà de chacun de nous, est notre force première, il y a cela de matière. La matière, pour Aristote, est « être en puissance ». C’est, selon la formule de Jeanne Hersch (L’étonnement philosophique, 1981) : « l’être en tant qu’il n’a pas encore reçu toute sa détermination en tant que ‘cet être-ci’ ou ‘cet être-là' ». La matière est donc ce qui tend à être – ce qui, comme le bloc de marbre dans l’atelier d’un sculpteur, comporte la possibilité de prendre forme. C’est, en quelque sorte, une force mûrissante, une force de gestation. Clairement, selon la philosophie chinoise, une force Yin.

La « forme », au contraire, chez Aristote, c’est « l’être en acte ». C’est ce qui actualise l’être, lui donne une présence dans l’horizon du réel. C’est une force impulsive. Une force – vous l’aurez compris – Yang.

Je me permets encore une fois de recourir à l’excellent oouvrage de Jeanne Hersch pour expliciter cette idée :

On se tromperait si l’on imaginait la matière comme étant d’un côté, et la forme de l’autre. Non – pour Aristote, tout ce qui existe est, à des degrés variables, à la fois matière (être en puissance) et forme (être en acte). Tout ce que nous rencontrons dans l’expérience est en partie déterminé et en partie indéterminé, c’est-à-dire en partie actualisé et en partie encore virtuel.

Nous en venons maintenant à une intuition fondamentale d’Arsitote, une intuition qui anime son système tout entier en lui donnant son unité dynamique. Tout ce qui possède l’être en puissance tend à passer à l’être en acte. Tout ce qui implique des virtualités tend à les actualiser. Tout s’efforce d’impliquer en soi moins d’indétermination (de matière) et plus d’actualisation (de forme). Tous les êtres s’orientent vers plus d’actualité, de détermination, d’être en acte, de forme.

Voilà, en quelques mots rapides, le principe de base de la philosophie d’Aristote. Idée intéressante, qui tend à porter davantage de son attention sur le concret, sur le présent, sur l' »actualité » de notre existence terrestre (c’est en cela qu’Aristote s’écarte, pourrait-on dire, de Platon – comme ne manque pas de le remarquer Borges dans un article sur « Le rossignol de Keats »).

On retrouve, dans le texte de Jeanne Hersch, une formulation quasi-identique de celle que j’ai utilisée plus haut : la matière, chez Aristote, est « ce qui tend à devenir » forme de la même façon que le Yin est ce qui tend à devenir Yang.

Mais il demeure une différence absolument fondamentale : dans le Yi Jing, les deux pôles du réel sont en constante interaction. Une fois devenu Yang, le Yin redevient Yin. Le mouvement est à la fois la force impulsive et son contraire – sans être jamais en contradiction avec elle-même.

Chez Aristote, au contraire, le mouvement est unique. C’est la matière qui tend à devenir forme – jamais le contraire (Aristote s’éloigne aussi, en cela, d’Héraclite).

On remarque bien ici la tendance aristotélicienne à vouloir construire un système, c’est-à-dire un ensemble de pensée ordonné à l’intérieur duquel chaque chose ne peut jamais être autrement que ce qu’elle est.

C’est là, je crois, une idée dangereuse. Car le réel n’obéit pas à un système. Pas plus qu’il ne peut être pleinement envisagé par la pensée conceptuelle.

Dans le système philosophique chinois, chaque chose, devenant à chaque instant son contraire – le contraire lui-même n’étant jamais en opposition au devenir –, jouit d’une parfaite liberté. A la lumière de cette analyse, Aristote apparaît comme un véritable « control freak », croyant qu’il est possible de catégoriser notre monde, notre vie. De lui donner un ordre, un sens, un chemin.

Voilà, pour moi, la misère de notre pensée occidentale : de vouloir toujours tout organiser, toujours tout maîtriser, conceptualiser, catégoriser. L’influence d’Aristote, immense durant tout le Moyen Âge, est encore sensible dans la pensée scientifique actuelle, qui croit et fait croire que tout, dans ce monde, est tangible, observable, vérifiable, intelligible.

Dans le Yi Jing, au contraire, nous sommes tous des électrons libres, des particules flottant à la surface du monde : en mutation, en devenir, mourant et naissant à chaque instant, comprenant instinctivement le Tout en cela que nous y participons au-delà de toute intellection, nous sommes un miracle de l’instant, un lieu sur lequel le langage n’a plus de prise.

Ni observables, ni vérifiables, ni tangibles, ni intelligibles.

Libres.

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Parmi les grands classiques de la culture chinoise, un livre, le Yi Jing, me fascine depuis longtemps. Cet ouvrage, que l’on pourrait intituler en français le « classique des mutations » part du principe que le réel est en constant changement, que le principe fondateur (celui que Lao Tseu appellera plus tard Tao) a pour fondement même de toujours être en mouvement, de toujours se renouveler autour de ces deux notions fondamentales : le Yin et le Yang.

(J’espère pouvoir, dans les semaines à venir et sur ce blog même, proposer une interprétation plus poussée du Yi Jing).

En bon connaisseur de la culture occidentale, une telle idée d’impermanence primordiale ne peut que me rappeler la philosophie d’Héraclite, philosophe de la fin du VIe siècle avant J.-C., qui voyait quant à lui pour principe suprême non ce constant renversement du Yin et du Yang (encore que l’idée d' »opposition » soit importante chez le philosophe présocratique) mais l’idée de mouvement. Abel Jeannière écrit (Héraclite, Fragments, Aubier, 1977) :

Essayez de lire Héraclite avec cette idée que l’être est mouvement, mouvement pur. Mais c’est une intuition difficile à faire sienne. Notre intellect et notre imagination sont à l’aise quand nous lisons chez Aristote : « Sans lieu, ni vide, ni temps, le mouvement est impossible ». Or, c’est exactement l’inverse pour Héraclite : ôtez le mouvement, ni lieu, ni vide, ni temps ne sont possibles. Aristote s’oppose déjà à Platon quand il déclare : « Il n’y a pas de mouvement hors des choses ». Pour Héraclite, il n’y a rien hors du mouvement. Et, alors qu’Aristote distinguera diverses espèces de mouvement, exactement autant que de modes d’être, Héraclite voit dans le mouvement ce qui demeure identique dans la diversité des êtres.

Selon Héraclite, nous sommes tous semblables, nous formons tous l’unité du réel en cela que nous sommes tous sujets au changement. Le monde est donc construit non sur la stabilité mais sur la métamorphose. On pourrait appeler une telle métaphysique, à l’instar de Marc Halévy (Le Taoïsme, Eyrolles, 2009), une « métaphysique du devenir ». En effet, pour Héraclite, tout est en constant devenir ; le monde est basé sur cette intranquillité fondamentale que tout tend perpétuellement vers son propre changement.

Une telle métaphysique s’oppose, naturellement, à une « métaphysique de l’Être » – c’est-à-dire une pensée qui considérerait que le mouvement est la conséquence d’un monde aux principes stables et établis. C’est, peu ou prou, ce que pense un autre grand philosophe présocratique, Empédocle. Pour ce dernier, le monde est composé de quatre réalités primordiales : le Feu, l’Air, la Terre, l’Eau.

Ces quatre éléments sont immuables et, en cela, non sujets au changement. La « métaphysique de l’Être », contrairement à la « métaphysique du devenir », se base donc sur cette croyance que le réel, cette profonde unité, est constitué d’éléments ne pouvant changer. Au contraire du logos héraclitéen, ce principe de réalité en perpétuelle avancée vers lui-même, le monde d’Empédocle est un monde constitué, créé. Les quatre éléments, qui constituent chaque être restent fondamentalement les mêmes :

Car c’est des éléments que provient tout ce qui a été, qui est et qui sera : c’est par eux que croissent les arbres, les hommes et les femmes, les bêtes sauvages et les oiseaux, et dans l’eau les poissons, et les dieux qui jouissent d’une longue vie et sont comblés d’honneurs. Ils sont donc seuls à avoir l’être, mais circulant les uns à travers les autres, ils apparaissent sous des formes différentes tant est grand le changement produit par l’effet du mélange.

(fragment 21, cité par Abel Jeannière in Les Présocratiques, Seuil, 1996)

Cette opposition entre « devenir » (Héraclite) et « être » (Empédocle) me semble absolument fondamentale. Dans sa définition de la sagesse, Héraclite déclare :

La sagesse consiste en une seule chose : connaître la pensée qui gouverne toutes choses par le moyen du tout.

(fragment 41)

La sagesse, pour Héraclite, c’est comprendre que le réel est mouvement – c’est, en un mot, être à l’écoute du logos. Comprendre que tout change, que rien n’est permanent, qu’il est impossible de se baigner deux fois dans les eaux du même fleuve. « Savoir beaucoup de choses n’instruit pas l’intelligence » déclare encore le philosophe (fragment 40). Car l’appréhension du logos ne se fait que par l’étant, que par le fait d’être hic et nunc dans le réel.

La connaissance, l’intelligence, la culture : rien de tout cela n’a de valeur. Pour Héraclite, le sage est celui qui, sachant outrepasser ces écueils, s’abîme dans la contemplation de sa présence au monde.

Mais encore cette présence est-elle une présence commune. Nous n’existons au monde que par les autres, que dans cet Un qui nous lie au reste du réel. L’égo, le soi, n’existe pas :

Aussi faut-il suivre ce qui est commun. Le logos est commun, et pourtant la multitude vit comme si chacun avait sa propre intelligence.

(fragment 2)

Et Abel Jeannière de renchérir : « le logos commun engendre tous les êtres » (faut-il rappeler ces lignes du premier chapitre du Tao Te King : « La Voie (Tao) est la mère des dix mille êtres » – dix mille représentant, dans la culture chinoise antique, l’infini). Le Tao, le logos, ce principe de changement que chacun nomme comme il veut  (on sait l’incapacité du langage à exprimer cette idée, justement parce que le réel est en constant changement et ne saurait de ce fait être conceptualisé), c’est vers sa compréhension pleine que nous nous dirigeons tous, vers son acceptation dans le pas de nos vies.

Le Yi Jing, au fond, ne dit jamais autre chose. Accepter en soi cette dimension d’infini, se savoir changeant, en constant mouvement, participant en cela au vaste mouvement du réel, pour parvenir à la sagesse, cet unisson avec le cosmos que Plotin, après Héraclite, nommera l’Un.

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