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On trouve dans une épigramme attribuée à Sénèque une très belle réflexion sur la simplicité (Pierre Laurens, Anthologie de l’épigramme de l’Antiquité à la Renaissance, Poésie/Gallimard, 2007) :

 

Toujours parée, toujours, Basilissa, coquette,

Et toujours les cheveux avec art disposés,

Et toujours maquillée et toujours parfumée,

Et toujours d’une main habile préparée,

Cela m’irrite : j’aime un peu de négligé,

Une simplicité sans art, voilà ce qui me charme.

Qui se pare toujours se défie de l’amour ;

Plus la beauté se cèle et plus elle est visible.

 

Ce texte, qui est un art d’aimer, j’aimerais le voir aussi comme un art poétique. L’amour et la poésie ne vont jamais qu’ensemble à Rome. L’épigramme a en effet quelque chose d’un haïku – Roland Barthes n’avait d’ailleurs pas manqué de rapprocher ces deux formes.

Cet art qui a pour principe la simplicité même, l’effacement, le bruissement, le chuchotement, et qui ne peut que nous être salutaire. L’art du haïku consiste en effet, dans toute sa délicatesse, à « nommer un chat un chat ». Ici, peu de métaphores, peu d’images, peu de ces leurres qui déguisent le réel, qui le masquent, qui le transforment en objet de langage, en « Poésie » majuscule. Le haïkiste n’écrit qu’à demi-mots. Comme la courtisane de Sénèque, il aime que son poème ne se pare pas trop du langage :

Champs et montagnes

mouillés de pluie

une aube fraîche

Shiki (Roger Munier, Haïkus, Fayard, 1978 – tous les poèmes cités dans ce post sont issus de cette très belle anthologie)

 

Le champ, la montagne, la pluie, l’aube : ce sont autant de mots simples, facile à saisir, donnés à chacun. Car il y a dans l’écriture une brisure : l’instant où la feuille blanche, encore pure couleur, pur toucher, encore insignifiance, est couverte de mots. Elle devient alors un média, un objet, elle se pare d’une signifiance, d’une utilité. Le haïku, dans tout le silence qui l’environne, tâche de conserver, malgré l’obligatoire recours au langage, ce rien, ce vide, cette nudité.

Tachetés de boue

par la rosée

les melons ont un air frais

Bashô


Boue et rosée : ce sont les images de cette pureté trahie qu’évoque ici Bashô. Car c’est une entrebâillement que le haïku, une hésitation, un équilibre.

Dans les fleurs tardives de cerisier

le printemps qui s’en va

hésite

Buson


Cette hésitation, c’est aussi celle de l’écrivain, sachant que, cédant à sa tâche de parole, il brise l’instant, ce bref entrebâillement de la feuille blanche. Retrouver, après le poème, la pureté du papier sans tache, voilà le rêve de tout poète, voilà le seul présent qui vaille d’être reçu.

Mais je termine en paraphrasant cette autre épigramme latine, de Martial cette fois-ci :

 

Ce n’est pas un mince présent

D’un poète que ce papier blanc.

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