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Posts Tagged ‘Maître Eckhart’

On trouve dans le sermon In occisione gladii mortui sunt de Maître Eckhart (1260-1327) les phrases suivantes :

 

Un maître dit : Être est si limpide et si élevé que tout ce que Dieu est est un être. Dieu ne connaît rien que seulement être, il ne sait rien que être, être est son anneau. Dieu n’aime rien que son être, il ne pense rien que son être. Je dis : Toutes les créatures sont un [seul] être. Un maître dit que certaines créatures sont si proches de Dieu et ont imprimée en elles tant de lumière divine qu’aux autres créatures elles donnent l’être. Ce n’est pas vrai, car être est si élevé et si limpide et si apparenté à Dieu que personne ne peut donner être que Dieu seul dans lui-même. Le propre de Dieu est être.

(Maître Eckhart, Les Sermons, Albin Michel, 2009, trad. Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière)

 

Quelle belle chose, que cet attachement philosophique à l’être ! Le monde, nous dit Eckhart, le logos qu’il appelle « Dieu », ce principe originel et fondateur, n’existe que parce qu’il est. Parce que, à chaque point de son existence, il tend vers l’être. Propension à vivre, à exister, à mourir aussi puisque la mort est, selon les mots de Novalis, un « dépassement de soi » et amène à vivre cette vie nouvelle que l’on retrouve dans le Ch’an chinois ou dans le Zen japonais.

La traduction de Maître Eckhart est ici, pour qui parle le moyen-haut allemand (ce qui n’est pas mon cas mais cela ne m’empêche pas d’avoir un jugement) admirable. La répétition de ce mot, « être », comme on pourra la trouver chez Heidegger, montre à la fois la richesse fondamentale de ce mot et l’incapacité absolue du langage à exprimer cette réalité, cette vérité.  Que tout change, que tout existe, que tout soit en Dieu et que Dieu soit en tout, voilà ce à quoi le langage se trouve, chaque jour, confronté.

Tout ce qui, finalement, tisse notre présent.

 

On trouve, chez Maître Dogen (1200-1253), grand philosophe Zen japonais, une idée quelque peu semblable. Dans un de ses cours intitulé Immo, celui-ci s’interroge sur le concept de tathatâ. Ce que l’on pourrait traduire, à l’instar de Jacques Brosse (Maître Dogen, Polir la lune et labourer les nuages, Albin Michel, 1998) par « ainsité ». Entendre : ce qui est ainsi, ce qui est tel mais aussi, selon le bouddhisme, ce qui est parvenu à son identité.

Bref, c’est en quelque sorte le principe d’existence, qui fait que notre vie est telle, que le réel est ainsi, que le logos des philosophes présocratiques est parvenu à lui-même. Maître Dogen, en conclusion de sa conférence, déclare :

 

Un jour, le sixième Patriarche demanda au maître Nangaku Ejô : « Comment et pourquoi le tathatâ survient-il ? » Comment et pourquoi ne sont pas des questions auxquelles on puisse répondre. Elles transcendent toute compréhension. Cela revient à demander comment toutes les choses existent. Nous devons savoir que c’est cela le tathatâ, l’actualisation de la Vérité.

 

« Toutes les choses existent », « toutes les créatures sont un être ».

Une chenille, un homme – ces insignifiances (Maître Eckhart prend l’exemple de la chenille dans ce même sermon : « Il n’est aucune créature si misérable qu’elle ne désire l’être. Les chenilles, lordqu’elles tombent des arbres, rampent le long du mur pour conserver leur être »).  Vivre ici, dans cette « ainsité », dans ce « dasein », dans ce fourmillement des possibles, parvenir à soi, parvenir à « être » : voilà où trouver Dieu. Sans cette vanité qu’est le langage (comment et pourquoi ne sont pas des questions auxquelles on puisse répondre).

Et je laisserai Maître Eckhart conclure pour moi, dans cette phrase qui rappelle le concept bouddhiste de « non-dualité » (anâtman ou « non-soi »):

 

En cela réside la limpidité de l’âme qu’elle est purifiée d’une vie qui est partagée, et entre dans une vie qui est unifiée. Tout ce qui est partagé dans les choses inférieures, cela se trouve unifié lorsque l’âme s’élève vers une vie où il n’est pas d’opposition.

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