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Chose promise, chose due. Dans un article récent, je laissais entendre la possibilité, pour moi, d’une comparaison entre J.D. Salinger (1919 – 2010) et Julien Gracq (1910 – 2007). Les deux écrivains partageaient certes une certaine élégance dans leur discrétion, leur refus de jouer le jeu des médias, et dans cette façon de vivre en reclus sans jamais perdre leur espoir en la littérature.

Gracq et Salinger ont tout deux aimé cette attente, cette volonté. Que la littérature se fasse vie, qu’elle devienne présence, qu’elle accomplisse son dû.

J’aimerais comparer deux textes, tous deux bouleversants. « La Presqu’île » de Gracq et « Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers » de Salinger. Ce sont deux oeuvres relativement méconnues qui appartiennent à un genre trouble, la novella.

Dans « La Presqu’île », Gracq décrit l’errance de Simon qui doit attendre tout une journée l’arrivée de sa maîtresse. Dans « Dressez haut… », Salinger décrit l’état d’esprit de Buddy Glass attendant son frère Seymour lors du mariage de ce dernier, et sachant d’avance que le mariage n’aura pas lieu. Dans les deux cas, c’est une attente, un flottement qui constitue le noeud de l’histoire. Dans les deux cas, l’intrigue se déroule dans une voiture.

Chez Gracq, c’est cette voiture qui domine la trame narrative. La parole avance à mesure que « la route » (titre d’un autre texte du même recueil) se déroule. Chez Salinger, au contraire, la voiture est immobile. Les personnages s’y sont réfugiés.

Je vois dans cette image de la voiture quelque chose de significatif. Car la voiture, en soi, est un non-lieu. C’est un moyen d’aller d’un lieu à un autre. Mais, sur la carte  de la littérature (Gracq et Salinger réinventent la géographie pour l’occasion), la voiture n’existe pas. Ce qui existe, chez les deux écrivains, c’est l’attente. Et la parole, cette façon de combler l’absence.

Or Gracq et Salinger ont tous deux une même manie singulière : l’italique.

Cette utilisation quasi compulsive de l’italique est un indice : ce qui intéresse les deux auteurs est, derrière le langage, les mots de chaque jour, le surgissement du sens. Soudain, du fait de cette légère inclinaison typographique, les mots reprennent vie, reparaissent sous une signification de laquelle ils avaient été séparés. Il y a quelque chose d’une « épiphanie », pour reprendre le terme de Joyce dans Dubliners dans ce rejaillissement du sens (Joyce qui, est-il besoin de le rappeler, fut lui-même un savant utilisateur de l’italique).

Cette épiphanie, c’est la joie de l’écrivain de trouver « le mot juste », de redonner au langage son dû de vérité. « Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers » (le titre de ce texte est une citation de Sappho – et donc d’une parole lointaine et brisée – inscrite, dans le texte, sur un miroir et à laquelle les personnages parviennent à redonner son sens) est l’un des grands textes du XXè siècle de cette quête de la parole. Les membres de la famille Glass ne cessent de communiquer par lettres, par messages inscrits ici et là – bref, par l’écriture. Et soudain, dans l’horizon de leur vie, cette parole de Sappho, a priori étrange et incompréhensible, prend sens.

Car c’est l’écriture qui sauve de l’ennui, de l’attente, de l’absence. Chez Gracq, Simon ne fait rien d’autre que rejoindre une géographie littéraire, un monde purement signifié – la Bretagne de Gracq devenant « terre gaste », domaine médiéval de chevaliers d’autrefois.

La matière de Bretagne chez Gracq, Sappho chez Salinger : c’est toujours une parole qu’il s’agit de réactualiser, d’éprouver, de reprendre à son compte.

Et je peux pas m’empêcher de terminer cette brève réflexion sur deux écrivains qui ont vécu le même rêve d’un langage devenu épiphanie, de penser à ce passage de Franny and Zooey de Salinger où un personnage évoque l’obsession « morbide » de Flaubert pour le mot juste.

Car Flaubert, qui est incontestablement l’une des grandes influences de Salinger (et qui compta sans douté également pour Gracq), fut lui aussi travaillé par cette question de la « vérité de parole », de l’épiphanie du signe – à tel point que, presque naturellement, Madame Bovary devint lui-même un « roman de l’italique ».

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Ah, la fameuse question : plutôt Beatles ou Rolling Stones ? Le choix impossible, ridicule, mais que chacun s’efforce de faire et que chacun, dans son fors intérieur a fait. Car il y a parfois, dans la vie, de ces choses importantes à régler… (Ce qui me rappelle, d’ailleurs, une scène coupée de Pulp Fiction, visible sur le DVD, où Tarantino dit finalement à peu près la même chose que moi, mais remplace les Rolling Stones par Elvis).

Mais ce que peu savent, c’est que cette question cruciale n’est en fait que le succédané d’une autre question, son équivalent antique : plutôt Homère ou Virgile ? Car, là aussi, il faut choisir. Entre l’oralité grecque, sa force, son immédiateté, et la culture latine, son rythme calculé, ses références choisies. Quiconque répond à une telle question s’expose à être incompris.

Je m’aventure pourtant : non que je n’aime pas Homère, bien au contraire, mais je voue à Virgile un culte absolu. Et voilà, en quelques mots qui ne disent rien, pourquoi…

« Urbs antiqua fuit » : il était une ville antique. Par ces mots, Virgile commence véritablement, après l’obligatoire introduction et l’invocation à la Muse, son Enéide. Ces mots me semblent importants en ce qu’ils laissent transparaître ce qui me semble, tout au moins dans le Livre I, le projet virgilien.

« Il était une ville antique ». Pour tout lecteur du premier siècle avant J.-C., ces mots évoquent obligatoirement la cité de Troie, détruite quelques dix siècles auparavant par une horde de Grecs énervés. Or ce n’est pas Troie que Virgile veut en réalité évoquer, mais Carthage, la ville de la reine Didon dans laquelle Enée et ses compagnons font naufrage.

Il y a donc ici, de la part du poète latin, une évidente volonté de prendre son lecteur à contre-coup, de décevoir l’attente (et de se séparer, déjà, du modèle homérique). Et il est en effet troublant de voir que, tout au long du Livre I et jusque dans les premières lignes du Livre II, Virgile écrit, en quelque sorte, une « contre-épopée ».

Rien ne semble, en effet, à sa place, et le lecteur se trouve vite déboussolé, plongé dans les mêmes difficultés que la flotte des rescapés troyens dans l’orage que Junon abat sur eux. La scène de l’orage est d’ailleurs un véritable topos de l’épopée antique. Virgile surprend en cela qu’elle est d’ordinaire une sorte de climax. En la plaçant dès le début de son poème, il brise encore les codes et plonge son lecteur dans la perplexité.

Que dire, ensuite, d’Enée ? Le soi-disant héros est, dès les premières lignes, présenté comme le jouet du destin. On le voit abattu, incapable de prendre une véritable décision, souhaitant même mourir (ce qui est tout de même, replaçons-nous un instant dans le contexte de la littérature antique, absolument scandaleux). Un héros, donc, dépourvu de tout courage, de toute ambition, absolument efféminé.

« Efféminé », c’est en effet le terme qui convient. Car lorsque Enée rencontre Didon, on a la sensation que les rôles sont inversés. Virgile détourne encore les attentes de son lecteur : ici, la véritable puissance, ce n’est pas le héros troyen mais la reine de Carthage, qui a su fonder une ville et la diriger avec force et intelligence. Didon représente en quelque sorte tout ce que Enée voudrait (et va, dans la deuxième partie du poème) devenir. Elle est complètement masculinisée (au moins jusqu’à l’arrivée de Vénus).

Ce thème du héros efféminé et de l’héroïne masculinisée ne peut alors que rappeler, pour les contemporains de Virgile, la fin orageuse et l’union tragique d’Antoine et de Cléopatre (Shakespeare reprendra d’ailleurs intelligemment cette inversion des rôles traditionnels).

Il y a donc ici, me semble-t-il, tout ce qui fait de l’Enéide un poème d’une complexité et d’une richesse infinies. Tout ce qui sépare, au fond, Virgile de Homère. Au début du Livre II, alors que Didon demande à Enée de lui raconter son périple, celui-ci déclare : « Il est impossible, ô reine, d’exprimer la douleur que tu me demandes de renouveler ». Le héros virgilien est, dans ce début du poème, un héros de la non-parole, de la non-action. Enée ne parvient pas à agir. Il ne parvient pas à se dépasser et à prendre l’initiative de son destin. Il n’y parviendra, d’ailleurs, qu’au Livre V, lors des jeux funéraires pour célébrer la mort d’Anchise, où il prendra enfin conscience de son rôle de chef, c’est-à-dire de « père ».

Contrairement au héros homérique, qui est un héros de la force et qui, même ballotté par les dieux et leurs desseins plus ou moins funestes, parvient à imposer sa volonté, le héros virgilien est un héros du doute, de l’incertitude, du dépassement de soi. De façon tout à fait significative, d’ailleurs, si Enée est, comme je l’ai dit, un héros de la non-parole, Ulysse est bien, quant à lui, le héros du langage par excellence. Celui qui, par sa langue, parvient à ruser et à charmer.

J’aimerais pour terminer réfléchir une seconde sur le destin d’Ulysse et sur la façon dont Joyce le réinterprète. Ce qui me semble significatif, c’est que Bloom, dans Ulysse, est beaucoup plus proche du héros virgilien, incapable de s’imposer, incapable d’agir, que du héros homérique.

En ce sens, il est intéressant de remarquer que Joyce utilise le nom latin du héros de l’Odyssée (Ulysses) et non son nom grec (Odysseus).

Pourrait-on voir alors une esquisse de différenciation entre les Romains et les Grecs ? Quand les seconds sont les héros de la « force » (je fais référence ici à une notion développée par Simone Weil dans son article de 1939, « L’Iliade ou le poème de la force »), les premiers sont les héros du dépassement, de la traversée de soi, de la victoire sur le doute. Héros presque « modernes », et annonciateurs de nos vies à tous.

La culture latine, notre culture (non la grecque, et je dirais presque, pour notre malheur), et plus encore sous la plume de Virgile (lequel a été honteusement récupéré), annonce la culture chrétienne et son culte du dépassement de soi et de l’atteinte de la pureté.

Nous sommes tous un Enée, un Bloom, un Ulysse rompu, muet, terrassé par lui-même. Et notre destin à tous est, triomphant de notre incapacité à vivre, de redevenir une « force », une capacité créatrice, une impulsion à être.

De redevenir grec, en quelque sorte.

Et c’est tout de même un comble.

P.S. : Oui, vous l’aurez compris, je suis plutôt Beatles.

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