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Roger Bevand, l’auteur de Miserere Nobis, livre dont j’ai récemment parlé sur ce blog, a eu la grande gentillesse de répondre à quelques questions. Voici donc, comme promis, notre entretien :

Des Heures Oisives : La plupart des romans historiques antiques (Sienkiewicz, Wallace, Bulwer-Lytton, Graves) s’intéressent aux prémices de l’Empire Romain. Miserere Nobis, quant à lui, se déroule au IVe siècle de notre ère, sous le règne de Constantin. Pourquoi l’Antiquité tardive semble-t-elle moins « romanesque » que la période dite des « douze césars » ?

Roger Bevand : Je ne sais pas si l’Antiquité tardive est vraiment par nature et intrinsèquement moins « romanesque » que la période classique, mais je constate comme vous qu’elle est en tout cas beaucoup moins présente dans la production littéraire et dans les esprits contemporains. Pour tenter d’expliquer ce phénomène, on peut échafauder quelques hypothèses : d’abord il s’agit probablement d’une période moins connue, moins enseignée, et surtout plus confuse, plus chaotique, moins clairement identifiée par le grand public. Ensuite, cette période est très souvent assimilée à une époque de transition et surtout de décadence, très loin de la splendeur passée des Césars. Moins « glamour », diraient certains… L’ère classique a ses « people » (Jules César, Néron, Caligula, Cléopâtre, etc.), mais où sont les « stars » des siècles suivants ?  Au-delà de cette période, et dans l’opinion en général, il y a (je crois) une sorte de long tunnel obscur entre le 4ème et le 8èmesiècle, entre Constantin et Charlemagne…  d’où seuls émergent avec peine Clovis et quelques images mythiques et fallacieuses de « Barbares » (Attila et les Huns, par exemple). Bref, une époque confuse, méconnue, complexe, sombre, sans véritable repères, pendant laquelle tout se passe comme si on attendait avec impatience qu’arrive enfin le Moyen Age… A cet égard, essayez de lire par exemple l’histoire d’une ville comme Lyon : les passages sur cette période sont significatifs par leur quasi-absence ouleur grande confusion. Rien d’intéressant ne semble s’y être passé pendant 5 siècles au moins ! A mon humble avis, Michelet n’est peut-être pas pour rien dans l’étrange ostracisme qui frappe encore aujourd’hui cette période, pour ce qui concerne la « France » en tout cas…

DHO : Le lecteur de Miserere Nobis suit le parcours d’Eusèbe de Césarée, secrétaire particulier de Constantin, à travers les étapes qui le mènent jusqu’à la conversion de l’empereur au christianisme. Comme dans les romans récents de Robert Harris (Imperium, Conspirata) qui mettent en scène Marcus Tullius Tiro, l’esclave et secrétaire de Cicéron, ce n’est pas à travers lesyeux du « Grand Homme » lui-même que l’histoire est vécue mais à travers ceux d’un personnage secondaire. En quoi ce procédé permet-il d’élargir les possibilités romanesques?

RB : Du point de vue de son statut social, Eusèbe est bien évidemment un personnage très secondaire par rapport à Constantin. Mais dans le livre, vous l’avez bien vu, il est le personnage central, celui qui prête ses propres yeux et ses pensées au lecteur, et qui rend possible une identification. Le procédé permet aussi d’établir une proximité et même une certaine familiarité avec Constantin le Grand, théoriquement inaccessible. Il confère ainsi une certaine humanité à une figure mythique, et permet d’en montrer les fêlures, les fragilités et les bassesses. Enfin, j’ai trouvé intéressant de jouer sur la tension dramatique entre les deux personnages, que nombre de choses séparent tout au long du livre, et que d’autres rapprochent parfois, au moins temporairement.  C’est d’ailleurs ce dernier élément qui m’a fait choisir de caricaturer Constantin et de le présenter comme un personnage franchement antipathique et parfois même monstrueux, alors même que l’Eglise d’Orient a choisi de le canoniser…
DHO : Votre roman met en scène un historien, Eusèbe de Césarée, se retrouvant face au choix de l’omission volontaire et de la falsification. On voit ainsi comment l’oubli d’un « détail » ou le rajout d’un autre peuvent changer une œuvre d’Histoire en œuvre de fiction. Quelle a été la part, dans votre propre travail, d’omissions ? Et, de façon plus significative encore, quels ont été les ajouts, les inventions dans Miserere Nobis ? Jusqu’où le roman historique se doit-il d’être fidèle aux faits ?

RB : « Miserere nobis » est d’abord et avant tout un roman, c’est à dire une œuvre de fiction, ce qui autorise  (je crois !) son auteur à prendre toutes les libertés désirées (volontaires ou involontaires… ) avec l’Histoire, sans pour autant risquer d’être taxé de je ne sais quel révisionnisme. Un roman historique, pour moi, c’est une histoire qui prétend (un peu) raconter l’Histoire, c’est aussi une « histoire » dans le sens de l’expression qui nous fait dire de quelqu’un qu’il « raconte des histoires », c’est à dire des mensonges. Et cette histoire est largement mensongère, puisqu’elle est en grande partie issue de mon imagination, de mes rêves (et « tout songe, tout mensonge », disait ma grand-mère…).  Mais il s’agit aussi d’un roman « historique », c’est à dire qu’il s’inscrit dans des faits et entre des dates plausibles, sinon toujours vérifiables. Contrairement à Eusèbe, je pense avoir peu menti par omission, en tout cas pas sur des points essentiels. Mais j’ai souvent mis en scène des personnages imaginaires (Béatrix, Justus, Pierre le Baptiste, Eleuthère, Pasiphaé…) ou des faits légendaires ((l’invention de la croix à Jérusalem) ou encore fantaisistes (le voyage d’Eusèbe à Césarée). Tout le problème est d’insérer ces personnages ou faits « inventés » dans un tissu de faits ou de personnages « vrais » , de manière à ce que l’ensemble donne une impression générale de vérité… romanesque !  Dans ces conditions, la seule véritable critique que je redouterais de la part d’un historien patenté serait celle d’anachronisme. Anachronismes dans les détails « techniques » tout d’abord, qu’une amie historienne m’a aidé à déceler dans une première version. Mais anachronismes « culturels » surtout, les plus délicats : comment imaginer la manière dont raisonnaient vraiment en leur temps des hommes comme Constantin ou Eusèbe ? J’ai donc fait l’hypothèse (sans doute peu risquée !) qu’il existe dans la nature humaine, par-delà les siècles, quelques invariants comme l’ambition, la jalousie, la cruauté, le mensonge, la cupidité, le goût du pouvoir, le désir, la volonté héroïque, la générosité, etc. Reste une question difficile : certains lecteurs –assez nombreux semble-t-il- attendent d’un roman historique (entre autres) la possibilité  d’y « apprendre des choses », de s’instruire en quelque sorte. Or, il est ici parfois difficile de démêler le vrai du faux, sauf pour des spécialistes… J’avoue ne pas avoir personnellement trouvé de façon satisfaisante de contourner cet obstacle, mais j’ai souvent ressenti le problème en écrivant, et je le ressens toujours.
Reste une question difficile : certains lecteurs –assez nombreux semble-t-il- attendent d’un roman historique (entre autres) la possibilité  d’y « apprendre des choses », de s’instruire en quelque sorte. Or, il est ici parfois difficile de démêler le vrai du faux, sauf pour des spécialistes… J’avoue ne pas avoir personnellement trouvé de façon satisfaisante de contourner cet obstacle, mais j’ai souvent ressenti le problème en écrivant, et je le ressens toujours.

DHO : L’un des thèmes principaux de Miserere Nobis semble être celui de la tolérance religieuse. Or, l’une des idées les plus troublantes du livre est que tous les protagonistes font preuve d’un certaine intolérance (jusqu’à l’empereur Constantin et Eusèbe lui-même). Reste le personnage de Béatrix, qui occupe le milieu du roman, et qui semble incarner, justement, une forme de « juste milieu ». Que représente Béatrix dans la progression romanesque ? En quoi la place de ce personnage est-elle centrale dans Miserere Nobis ?

Il est vrai que la question de la tolérance religieuse est au centre du roman, et que tous les personnages sans exception font preuve d’une certaine forme d’intolérance (probablement à l’instar de chacun d’entre nous, mais passons…). Ce thème est  malheureusement éternel, et donc encore très actuel, semble-t-il… Béatrix elle-même, qui apparaît comme modérée et pleine de compassion (peut-être parce qu’elle est femme), se refuse à pardonner aux bourreaux de son aïeul… Bien évidemment, il ne m’appartient pas de juger ou de m’ériger en moraliste, mais l’une des questions qui m’obsèdent est bien celle-là : peut-il exister une religion dépourvue de toute forme d’intolérance ? Dans cette optique, je me suis un peu intéressé au bouddhisme, mais je ne suis pas certain d’y avoir trouvé la réponse définitive à cette question. Sans doute l’intolérance a-t-elle à voir avec la question de la vérité : lorsqu’on est convaincu de détenir la Vérité définitive, peut-on accepter de gaîté de cœur que les autres se complaisent dans leurs errements ? Il semble que ce soit difficile…Pour revenir un peu à Béatrix, elle est aussi l’Eve tentatrice, celle qui déstabilise un moment Eusèbe, et qui l’oblige à remettre en question (au moins l’espace d’un désir) son serment de chasteté. J’avais aussi songé à un scénario dans lequel Eusèbe cèderait à la tentation, mais j’ai finalement trouvé plus intéressant (et peut-être plus original) de le voir renoncer : un comportement qu’on peut sans doute juger décalé, singulier et même fou à notre époque « moderne » soit-disant libérée, mais tant pis, j’aime mieux ça ! Mais encore une fois, j’essaie de pas trop juger, même si c’est difficile…
Pour revenir un peu à Béatrix, elle est aussi l’Eve tentatrice, celle qui déstabilise un moment Eusèbe, et qui l’oblige à remettre en question (au moins l’espace d’un désir) son serment de chasteté. J’avais aussi songé à un scénario dans lequel Eusèbe cèderait à la tentation, mais j’ai finalement trouvé plus intéressant (et peut-être plus original) de le voir renoncer : un comportement qu’on peut sans doute juger décalé, singulier et même fou à notre époque « moderne » soit-disant libérée, mais tant pis, j’aime mieux ça ! Mais encore une fois, j’essaie de pas trop juger, même si c’est difficile…

DHO : La plupart des auteurs de l’Antiquité tardive (Aurélius Victor, Eutrope, Julien) présentent Constantin comme un homme qui, bien que dévoré par l’ambition, est parvenu à unifier l’Empire Romain et à pacifier ses crises religieuses. Les deux aspects de l’empereur sont effectivement visibles dans Miserere Nobis, à travers son cheminement vers la conversion, mais aussi à travers son désir de conquête et la haine farouche qui l’anime envers ses opposants (au premier rang desquels Maxence mais aussi son fils Crispus et son épouse Fausta). C’est donc un cheminement trouble, paradoxal, rempli de doutes et d’errances, que vous mettez en scène. Or ce doute sur la façon « juste » d’agir, tous les personnages semblent l’éprouver, à commencer par Eusèbe lui-même.
Il me semble donc que c’est là le point central de votre roman, le questionnement qui en anime la matière romanesque : comment savoir si nos actes, dans la grande organisation du temps et de l’Histoire, sont justes ?
Constantin, Eusèbe, Béatrix – mais aussi Eleuthère et Justus – agissent, mais dans l’incertitude,  dans ce qui apparaît comme le fondement même de notre condition humaine. L’homme appartient à l’Histoire, sans jamais pouvoir être certain de cette appartenance, de la « justesse » et des conséquences de ses actions.
Est-ce là le fantasme du romancier historique : de pouvoir enfin revenir sur l’Histoire, la maîtriser, la façonner selon son propre désir, l’inventer, être certain des conséquences de chaque geste, de chaque pensée ?

RB : Je partage complètement votre analyse même si, pour être tout à fait honnête avec vous, je ne suis pas certain d’avoir été conscient de ces interrogations philosophiques au moment de l’écriture… (et cette remarque vaut aussi pour certaines autres de vos questions). C’est sans doute l’un des grands mérites de lecteurs attentifs comme vous de permettre à l’auteur de prendre conscience de ses intentions profondes. Oui, mes personnages partagent tous doutes et interrogations – tout simplement parce qu’ils sont humains – et ceux qui les partagent le moins sont probablement aussi les plus monstrueux (ce qui nous ramène par exemple à la question de l’intolérance).
Quant au fantasme de toute-puissance du romancier historique (ré-écrire à sa manière, sans risque et selon son désir – tel un démiurge- une histoire déjà écrite), c’est effectivement aussi une idée très intéressante, à propos de laquelle je me promets de réfléchir davantage. Au passage, on peut peut-être faire le lien entre cette idée et le don de la prêtresse Pasiphaé dont je parle dans le livre : cette aptitude non pas à prévoir l’avenir, mais à revivre le passé, et donc à le reconstruire… Bref, affaire à suivre, et surtout à méditer… En tout cas, merci pour la pertinence et l’originalité de cette remarque.
DHO : Miserere Nobis ravira, à n’en pas douter, les amateurs d’Histoire Antique. Quels sont les romans historiques traitant de l’Antiquité envers lesquels vont vos préférences ?
RB : Là, je vais sans doute vous décevoir, mais je suis à peu près incapable de vous répondre précisément. Pour ce qui concerne l’histoire antique, je n’ai que de vagues souvenirs de lectures d’enfance fort lointaines et archi-classiques, du styleSpartacusBen-Hur ou Quo Vadis… Dans le domaine du roman historique, mes préférences vont en effet à d’autres époques plus récentes : je pense par exemple à Blas de Roblès (Là où les tigres sont chez eux) et aux livres d’Umberto Eco, ou au moins à certains d’entre eux, comme l’Ile du jour d’avant ou bien entendu Le nom de la rose. A propos de ce dernier roman, je me permets de vous conseiller la lecture (si vous ne la connaissez pas déjà, ce qui m’étonnerait) de la formidable apostille du Nom de la Rose dans l’édition française de 1986 (Grasset) : non seulement Eco y expose avec beaucoup d’humour la genèse de son roman (« je voulais tuer un moine ») mais il y donne aussi sa conception du roman historique. C’est une lecture assez décapante et en tout cas passionnante, même si l’on peut évidemment toujours contester certaines propositions du Maestro…
Un immense merci à M. Roger Bevand qui a accepté de se prêter avec simplicité et sincérité au jeu de l’entretien et de répondre à mes interminables questions.
Miserere Nobis, Roger Bevand, Actes Sud, 23 €

Présentation de l’éditeur :

L’an 309 de notre ère, dans la ville-forteresse de Trèves, en Rhénanie. Depuis son palais impérial, Constantin ne se satisfait pas de régner en Maître sur la seule partie orientale de l’Empire, et rêve de marcher sur Rome pour accéder enfin au pouvoir absolu. A sa cour vit Eusèbe de Césarée, un prêtre oriental qui vient d’être nommé secrétaire particulier de l’empereur. Dans le secret de son cœur, Eusèbe nourrit depuis longtemps un espoir insensé : convertir à la vraie Foi son maître Constantin, ce païen arrogant, fou d’ambition, jouisseur et cruel. Un jour, le jeune érudit entre en possession d’un manuscrit fascinant : une lettre écrite par des survivants du Grand Martyre de Lugdunum (Lyon). Celle-ci pourrait représenter un argument décisif pour la conversion de Constantin, mais elle recèle aussi bien des mystères. Rongé par la curiosité et farouchement déterminé à résoudre les énigmes que pose ce document, Eusèbe prend le chemin de Lyon. Là, son enquête le conduit vers d’anciens secrets qui vont bouleverser son destin et celui de l’Empire. Atterré par ces découvertes, il fait le serment solennel de venger la mémoire des martyrs. Il accompagne Constantin dans ses campagnes militaires et le persuade que seul le Dieu des chrétiens peut le conduire à la victoire finale. Or, au moment crucial du baptême de l’empereur, les choses se gâtent… Un texte qui plonge le lecteur dans l’épopée grandiose et tragique des tout premiers siècles du christianisme, pendant lesquels intolérance religieuse, fanatisme et ambition démesurée s’allient pour faire couler le sang des martyrs.

Une critique personnelle :

Miserere Nobis relate le parcours d’un homme, Eusèbe de Césarée, jeune prêtre et secrétaire particulier de Constantin, face au mystère du Grand Martyr de Lugdunum de 177. Croyant détenir des informations essentielles quant à ce massacre d’une quarantaine de chrétiens et cherchant à convertir l’empereur à la foi chrétienne, Eusèbe part pour Lyon – où il rencontrera une femme, Béatrix, et découvrira une réalité bien autre que celle qu’il avait imaginée.

Sans dévoiler trop le reste du roman, il me semble que le mécanisme de la « déception » est au centre de ce premier ouvrage de Roger Bevand. Déception d’Eusèbe devant les découvertes qu’il fait. Déception de Béatrix devant ce qu’elle croyait de son passé et ce qu’elle espérait de son avenir. Déception, enfin, de Constantin, lorsqu’il se voit obligé, ayant épousé la religion chrétienne, d’en forcer les doctrines afin de servir son ambition personnelle.

Si l’on s’en réfère à l’étymologie, le mot « déception » vient du bas latin deceptio, qui signifie l’action de tromper ou d’être trompé. Tromperie qui, justement, tient une place essentielle dans Miserere Nobis : Eusèbe, grand historien du règne de Constantin, ne cesse, dans son œuvre, de mentir, de tromper son lecteur. Arroseur arrosé, il rencontrera dans les rues de Lugdunum tout une série de personnages dont on ne sait jamais s’ils mentent ou disent la vérité.

La parole juste est au cœur du roman de Roger Bevand, et cette interrogation, fondamentale : peut-on agir justement lorsque l’on se fonde sur un mensonge, ou l’action qui découle de cette tromperie ne sera-t-elle jamais qu’une « déception » ?

Si ces questionnements philosophiques – d’autant plus passionnants que toute tentative littéraire naît foncièrement de la recherche d’une parole juste – émergent ici et là à la lecture de Miserere Nobis, il n’en éludent jamais ce qui me semble la vocation première du livre : celle d’être un formidable roman d’aventure, érudit de bout en bout. Le lecteur suivra donc, de mensonge en vérité (c’est là, aussi, le propre du roman historique), le parcours géographique et introspectif du jeune prêtre, se passionnera pour les querelles religieuses de l’époque et ne ressortira, on l’aura compris, nullement « déçu » de cette formidable lecture.

Miserere Nobis, Roger Bevand, Actes Sud, 23 €.

A suivre, dans les jours qui viennent : un entretien avec l’auteur de Miserere Nobis, Roger Bevand.

Il y a, dans les Vies illustres de Diogène Laërce, un passage que j’aime beaucoup concernant le philosophe Philolaüs. D’après Diogène, en effet, Platon aurait payé « quarante mines d’Alexandrie » (ce qui, pour l’époque, était une somme considérable) pour acquérir un traité de ce philosophe.

L’intérêt de ce passage réside, à mon sens, dans plusieurs points.

D’une part, parce qu’il montre qu’un auteur obscur peut avoir une influence déterminante sur l’un des plus grands penseurs de l’humanité (Platon, toujours d’après Diogène – mais on trouve également l’anecdote chez Aulu-Gelle – composa son Timée d’après ce livre acheté si cher). Mais également parce qu’il met en avant le rapport qu’il y a entre l’objet et la pensée. Où serions-nous sans les livres ? Et, a fortiori, où serions-nous sans les libraires ?

Imaginons un instant que la librairie antique dans laquelle le vieux Platon est entré pour acheter son volume de Philolaüs – cette librairie dans laquelle il s’est arrêté, a fureté, dont il a arpenté les rayons (et tant pis pour les anachronismes) – ait été, pour d’obscures raisons, obligée de fermer ses portes. Eh bien voilà que l’humanité aurait été privée du Timée !

Les librairies sont un lieu d’échanges intellectuels, un lieu du foisonnement de la pensée, un lieu de l’élargissement de l’esprit. Et une librairie qui ferme est toujours un recul de l’intelligence.

Mon histoire platonicienne, vous le voyez, n’est qu’un prétexte pour parler de mon amour des librairies – ces lieux de convivialité et de culture sans lesquels une ville n’est pas vraiment une ville. Mais j’aimerais surtout attirer l’attention sur le cas du Verger des Muses, la sympathique librairie de Bourg-la-Reine en prise, depuis la rentrée à de nombreuses difficultés.

Devant la menace de voir leur ville privée de sa librairie, les habitants de Bourg-la-Reine ont mis en place ce qu’il est juste d’appeler un « mouvement de résistance ». En l’espace de quelques jours, près de 3000 signatures ont été recueillies contre la fermeture des lieux. Voilà qui, personnellement, me donne beaucoup d’espoir : qu’autant de gens croient en une utilité des livres et de la littérature, et se battent pour conserver sa place dans leur vie.

Je vous enjoins donc tous à signer la pétition pour conserver le Verger des Muses (http://www.mesopinions.com/detail-petition.php?ID_PETITION=669f3a9ce7b4e8bb3e16b7ed0c00f613) et à visiter les sites Internet mis en place contre la fermeture :

http://www.librairieblr.org/blog/

http://conserverlevergerdesmuses.blogspot.com/

Le Verger des Muses est une librairie formidable, qui n’a pas peur d’assumer ses choix et de toujours se positionner en marge des grandes surfaces culturelles, en marge des évidences, des facilités et des intolérances intellectuelles du monde des géants de l’édition. Une librairie, en somme, dans laquelle Platon aurait trouvé ce qu’il cherchait.

Grâce à un personnel compétent et (ce qui ne va pas toujours de pair) extraordinairement sympathique, cette petite librairie s’impose comme un lieu de résistance – un dernier bastion. Ne le laissons pas s’écrouler.

Car, pour finir, j’aimerais rappeler une autre vieille histoire – celle de la République. Dans ce long traité, Platon tente de reconstruire une société idéale, une société qui donnerait la priorité à l’âme sur le corps. Une société dans laquelle ce ne serait pas l’appartenance physique ou générique qui définirait l’être humain, mais son esprit, son éducation, sa capacité à réfléchir, à se connaître soi-même.

Voir une énième librairie fermer, être remplacée par un énième magasin de vêtements comme ce fut le cas il y a quelques années pour la librairie des PUF sur la Place de la Sorbonne, ce serait, plus encore que s’éloigner de l’idéal platonicien, perdre, chacun, un peu de son âme.

Chose promise, chose due. Dans un article récent, je laissais entendre la possibilité, pour moi, d’une comparaison entre J.D. Salinger (1919 – 2010) et Julien Gracq (1910 – 2007). Les deux écrivains partageaient certes une certaine élégance dans leur discrétion, leur refus de jouer le jeu des médias, et dans cette façon de vivre en reclus sans jamais perdre leur espoir en la littérature.

Gracq et Salinger ont tout deux aimé cette attente, cette volonté. Que la littérature se fasse vie, qu’elle devienne présence, qu’elle accomplisse son dû.

J’aimerais comparer deux textes, tous deux bouleversants. « La Presqu’île » de Gracq et « Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers » de Salinger. Ce sont deux oeuvres relativement méconnues qui appartiennent à un genre trouble, la novella.

Dans « La Presqu’île », Gracq décrit l’errance de Simon qui doit attendre tout une journée l’arrivée de sa maîtresse. Dans « Dressez haut… », Salinger décrit l’état d’esprit de Buddy Glass attendant son frère Seymour lors du mariage de ce dernier, et sachant d’avance que le mariage n’aura pas lieu. Dans les deux cas, c’est une attente, un flottement qui constitue le noeud de l’histoire. Dans les deux cas, l’intrigue se déroule dans une voiture.

Chez Gracq, c’est cette voiture qui domine la trame narrative. La parole avance à mesure que « la route » (titre d’un autre texte du même recueil) se déroule. Chez Salinger, au contraire, la voiture est immobile. Les personnages s’y sont réfugiés.

Je vois dans cette image de la voiture quelque chose de significatif. Car la voiture, en soi, est un non-lieu. C’est un moyen d’aller d’un lieu à un autre. Mais, sur la carte  de la littérature (Gracq et Salinger réinventent la géographie pour l’occasion), la voiture n’existe pas. Ce qui existe, chez les deux écrivains, c’est l’attente. Et la parole, cette façon de combler l’absence.

Or Gracq et Salinger ont tous deux une même manie singulière : l’italique.

Cette utilisation quasi compulsive de l’italique est un indice : ce qui intéresse les deux auteurs est, derrière le langage, les mots de chaque jour, le surgissement du sens. Soudain, du fait de cette légère inclinaison typographique, les mots reprennent vie, reparaissent sous une signification de laquelle ils avaient été séparés. Il y a quelque chose d’une « épiphanie », pour reprendre le terme de Joyce dans Dubliners dans ce rejaillissement du sens (Joyce qui, est-il besoin de le rappeler, fut lui-même un savant utilisateur de l’italique).

Cette épiphanie, c’est la joie de l’écrivain de trouver « le mot juste », de redonner au langage son dû de vérité. « Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers » (le titre de ce texte est une citation de Sappho – et donc d’une parole lointaine et brisée – inscrite, dans le texte, sur un miroir et à laquelle les personnages parviennent à redonner son sens) est l’un des grands textes du XXè siècle de cette quête de la parole. Les membres de la famille Glass ne cessent de communiquer par lettres, par messages inscrits ici et là – bref, par l’écriture. Et soudain, dans l’horizon de leur vie, cette parole de Sappho, a priori étrange et incompréhensible, prend sens.

Car c’est l’écriture qui sauve de l’ennui, de l’attente, de l’absence. Chez Gracq, Simon ne fait rien d’autre que rejoindre une géographie littéraire, un monde purement signifié – la Bretagne de Gracq devenant « terre gaste », domaine médiéval de chevaliers d’autrefois.

La matière de Bretagne chez Gracq, Sappho chez Salinger : c’est toujours une parole qu’il s’agit de réactualiser, d’éprouver, de reprendre à son compte.

Et je peux pas m’empêcher de terminer cette brève réflexion sur deux écrivains qui ont vécu le même rêve d’un langage devenu épiphanie, de penser à ce passage de Franny and Zooey de Salinger où un personnage évoque l’obsession « morbide » de Flaubert pour le mot juste.

Car Flaubert, qui est incontestablement l’une des grandes influences de Salinger (et qui compta sans douté également pour Gracq), fut lui aussi travaillé par cette question de la « vérité de parole », de l’épiphanie du signe – à tel point que, presque naturellement, Madame Bovary devint lui-même un « roman de l’italique ».

J.D. Salinger (1919 – 2010), autant être franc, ne fait pas partie des écrivains qui me sont le plus chers. Il fut pourtant l’une des lectures les plus bouleversantes de mon adolescence, et je garde pour lui une véritable tendresse (l’édition de mes quinze ans de The Catcher in the Rye a sa place réservée dans ma bibliothèque et je la chéris un peu comme un trésor ancien, s’étant refermé avec le temps).

En guise d’hommage, j’aimerais poster cet extrait de Franny et Zooey, roman certes moins célèbre que L’Attrape-Coeurs mais d’autant plus précieux :

Il y a des années, quand j’étais à mes débuts d’écrivain en puissance, j’ai lu un jour une nouvelle à haute voix devant S. et Boo Boo. Quand j’ai eu fini, Boo Boo a dit brutalement (en regardant Seymour) que mon histoire était « trop intelligente ». S. a secoué la tête en me regardant d’un air radieux et il a déclaré que l’intelligence était ma maladie incurable, ma jambe de bois, et qu’il était de très mauvais goût d’essayer d’attirer l’attention des autres dessus.

J’aime énormément ce passage, et l’idée qu’il contient. Car l’intelligence est bien la plaie, la jambe de bois, le mal de la littérature. Il faut, je le crois, en écrivant, se faire « idiot ». Accepter de ne plus maîtriser, de ne plus conceptualiser ; accepter sa misère, en somme. « Lâcher prise », pour reprendre la belle expression de Julien Gracq à la fin d’Un Balcon en Forêt.

De fait, l’intelligence est un défaut que j’ai de plus en plus de mal à supporter en littérature…

P.S. : Le rapprochement Gracq/Salinger me semble, bien qu’inattendu, mystérieusement juste. A suivre ?…

J’en suis venu, récemment, à m’intéresser à l’idée d’âge d’or durant la Renaissance européenne. Comme je l’ai évoqué dans un billet récent, cette idée d’âge d’or, au XVIe siècle, a quelque chose à voir avec le Nouveau Monde. C’est une terre vierge, un Eden retrouvé, étranger à la Chute d’Adam et au péché des hommes. Une terre parfaitement innocente sur laquelle il est possible de reconstruire, d’aimer à nouveau.

Car il y a bien, dans cette idée d’âge d’or, quelque chose qui a trait à l’amour. Le péché originel a séparé l’homme du monde naturel. La Nature n’est plus cette mère nourricière, le monde est devenu hostile (on voit Mowgli, dans l’extrait du Livre de la Jungle que j’ai posté récemment, se battre avec un monde sauvage qui n’est plus à sa portée puisqu’il est un « petit d’homme »). L’amour se trouve entaché de sa faute, l’humain séparé de lui-même et de sa capacité à se projeter en l’autre.

L’âge d’or, est-ce donc cela : pouvoir aimer sans être coupable ? Trouver, même, dans l’amour, une forme de salvation ?

Je retrouve ces idées dans un sublime poème de John Donne (1572 – 1631), où l’auteur compare le corps de la femme aimée à une terre vierge, un nouveau monde qu’il faut découvrir et qui, par sa nudité innocente, réinvente l’amour, le lave de sa faute, l’ouvre à sa nouvelle ère.

Elegie XIX : Going to bed

Come, Madam, come, all rest my powers defy,
Until I labour, I in labour lie.
The foe oft-times, having the foe in sight,
Is tired with standing, though they never fight.
Off with that girdle, like heaven’s zone glistering
But a far fairer world encompassing.
Unpin that spangled breast-plate, which you wear
That th’eyes of busy fools may be stopped there:
Unlace yourself, for that harmonious chime
Tells me from you that now ’tis your bed time.
Off with that happy busk, whom I envy
That still can be, and still can stand so nigh.
Your gown’s going off such beauteous state reveals
As when from flowery meads th’hills shadow steals.
Off with your wiry coronet and show
The hairy diadem which on you doth grow.
Off with those shoes: and then safely tread
In this love’s hallowed temple, this soft bed.
In such white robes heaven’s angels used to be
Received by men; thou Angel bring’st with thee
A heaven like Mahomet’s Paradise; and though
Ill spirits walk in white, we easily know
By this these Angels from an evil sprite:
They set out hairs, but these the flesh upright.

License my roving hands, and let them go
Behind before, above, between, below.
Oh my America, my new found land,
My kingdom, safeliest when with one man manned,
My mine of precious stones, my Empery,
How blessed am I in this discovering thee.
To enter in these bonds is to be free,
Then where my hand is set my seal shall be.

Full nakedness, all joys are due to thee.
As souls unbodied, bodies unclothed must be
To taste whole joys. Gems which you women use
Are as Atlanta’s balls, cast in men’s views,
That when a fool’s eye lighteth on a gem
His earthly soul may covet theirs not them.
Like pictures, or like books’ gay coverings made
For laymen, are all women thus arrayed;
Themselves are mystic books, which only we
Whom their imputed grace will dignify
Must see revealed. Then since I may know,
As liberally as to a midwife show
Thyself; cast all, yea this white linen hence.
Here is no penance, much less innocence.

To teach thee, I am naked first: why then
What need’st thou have more covering than a man.

Je tiens ce poème pour l’un des plus beaux de la langue anglaise.

« Ô mon Amérique! Ma Terre-Neuve! Mon Royaume! » C’est ainsi que Donne s’adresse à sa maîtresse et l’enjoint à se déshabiller pour le rejoindre. Lui-même est nu : « Totale nudité! Toutes les joies te sont dues! / Comme l’âme dévêtue de la chair, le corps doit se dénuder / Pour jouir pleinement ».

Nus, c’est-à-dire délaissés du fardeau de la civilisation, les deux amants vont enfin pouvoir goûter au plaisir d’aimer, et découvrir ensemble de nouveaux âges d’or.

Il y a dans La Tempête de Shakespeare quelque chose d’étrangement émouvant. D’abord, peut-être, parce qu’il s’agit de la dernière grande pièce. Parce que le poète de Stratford renoncera ensuite à l’écriture. Il y a là quelque chose d’un testament. Mais aussi parce que les personnages de cette « romance » sont profondément humains, et travaillent tous à devenir meilleurs. « How beauteous manking is! » s’écrie Miranda à la fin de la pièce – « que l’homme est beau! » Que Shakespeare ait choisi de finir son itinéraire théâtral sur ces mots me plonge dans une forme de joie. Il y a donc, au-delà des plus sombres tréfonds de l’âme et de l’existence humaine, un espoir, un bonheur, un émerveillement possible à être en vie.

The Tempest est une pièce entièrement construite autour du mythe de l’âge d’or. Cet âge d’or, c’est d’abord celui de Prospero qui, dans les premières scènes de la pièce, regrette son Italie perdue. Eden perdu, que vient contrebalancer l’île dans laquelle les personnages font naufrage. Car cet île est aussi un Eden, un Âge d’or. Mais, contrairement à l’Italie, c’est un Âge d’or qui n’est pas encore trouvé. Pour Antonio, pour Sebastian, pour Alonso, l’île, bien que fertile et abondante, ressemble plus à un désert. Leur trajet au long de la pièce consistera donc à prendre conscience du lieu où ils se trouvent, ce lieu merveilleux, fantastique, improbable. A prendre conscience de leur bonheur.

Car l’île est véritablement l’Âge d’or que décrit Gonzalo à l’Acte II lorsqu’il donne sa définition du parfait gouvernement :

I’th’ commonwealth I would by contraries

Execute all things. For no kind of traffic

Would I admit, no name of magistrate;

Lettres should not be known; riches, poverty,

And use of service, none; contract, succession,

Bourn, bound of land, tilth, vineyard, none;

No use of metal, corn, or wine, or oil;

No occupation, all men idle, all;

And women too – but innocent and pure;

No sovereignty –

[…]

All things in common nature should produce

Without sweat or endeavour. Treason, felony,

Sword, pike, knife, gun, or need of any engine,

Would I not have; but nature should bring forth

Of it own kind of foison, all abundance,

To feed my innocent people.

The Tempest, II, 1

Voilà un rêve magnifique : celui d’un monde où l’homme n’aurait pas connu la Chûte, et pourrait vivre oisivement au milieu d’une nature abondante.

Ce rêve de l’Âge d’or est bien entendu très présent tout au long des XVIè et XVIIè siècles. Le Nouveau Monde vient d’être découvert et prend souvent des allures (grâce notamment, en Angleterre, à Walter Raleigh) de nouvel Eden.

D’ailleurs, les quelques phrases précédemment citées que Shakespeare fait dire à Gonzalo sont issues quasi-textuellement de l’essai « Des Cannibales » de Montaigne :

C’est une nation en laquelle il n’y a aucune espece de trafique ; nulle cognoissance de lettres ; nulle science de nombres ; nul nom de magistrat, ny de superiorite politique ; nul usage de service, de richesse, ou de pauvreté ; nuls contrats ; nulles successions ; nuls partages ; nulles occupations, qu’oysives ; nul respect de parenté, que commun ; nuls vestements ; nulle agriculture ; nul metal ; nul usage de vin ou de bled. Les paroles mesmes, qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l’avarice, l’envie, la detraction, le pardon, inouyes.

Essais, I, 30

Le Nouveau Monde, tel que le décrit Montaigne à l’encontre de la République de Platon, semble bien un Âge d’or retrouvé. Un âge d’avant la pensée politique et sociale. Un âge d’avant la philosophie.

Un âge, c’est aussi significatif, d’avant la technologie. La Nature, cette Mère Nature si souvent décevante pour l’homme moderne, redevenant ainsi la source de toute vie.

(Un retour au logos, un retour au tao, si je puis céder ici aussi à mes obsessions habituelles.)

Ce qui est intéressant dans la pièce de Shakespeare (et que l’on retrouve, d’une certaine façon, dans As You Like It), c’est que les personnages ne se rendent pas tout de suite compte qu’ils sont dans cet état d’oisiveté parfaite, de paradis retrouvé. Les obstacles qu’ils subissent (et que Prospero, avec l’aide d’Ariel, met en scène) ne sont que les obstacles de leur propre esprit (idée qui ne semble pas très éloignée de certaines théories bouddhistes).

Le trajet shakespearien s’apparente donc à une libération des filets de l’esprit pour retrouver un état salutaire d’hic et nunc – un âge d’or de chaque instant. La Tempête se referme donc sur le pardon de toutes les fautes (un peu, à nouveau, comme dans As You Like It) et par la réalisation soudaine de cet émerveillement : être en vie.

(J’emprunte ce mot d' »émerveillement » au très beau livre de Michael Edwards, Shakespeare ou la comédie de l’émerveillement, Desclée de Brouwer, 2003).

En fin de compte, les personnages de Shakespeare, qui vivent désormais, puisque réunis à eux-mêmes, rattachés à leur humanité fondamentale, dans un état d’abondance, de fertilité (pensons aux Sonnets de Shakespeare), réalisent cette parole : il en faut peu pour être heureux.

Cette parole stoïcienne s’il en est, attribuée au plus sage d’entre tous – Baloo du Livre de la Jungle de Walt Disney – est un témoignage de cet âge d’or de chaque instant accessible si, suivant les préceptes de Sénèque (lequel, on le sait, a eu une influence considérable sur Montaigne et sur Shakespeare), l’homme vit suivant l’honnête.

Look for the bare necessities

The simple bare necessities

Forget about your worries and your strife

I mean the bare necessities

Old Mother Nature’s recipes

That brings the bare necessities of life.

The Jungle Book, 1967

« Oh man! This is really living! »