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Archive for janvier 2010

J.D. Salinger (1919 – 2010), autant être franc, ne fait pas partie des écrivains qui me sont le plus chers. Il fut pourtant l’une des lectures les plus bouleversantes de mon adolescence, et je garde pour lui une véritable tendresse (l’édition de mes quinze ans de The Catcher in the Rye a sa place réservée dans ma bibliothèque et je la chéris un peu comme un trésor ancien, s’étant refermé avec le temps).

En guise d’hommage, j’aimerais poster cet extrait de Franny et Zooey, roman certes moins célèbre que L’Attrape-Coeurs mais d’autant plus précieux :

Il y a des années, quand j’étais à mes débuts d’écrivain en puissance, j’ai lu un jour une nouvelle à haute voix devant S. et Boo Boo. Quand j’ai eu fini, Boo Boo a dit brutalement (en regardant Seymour) que mon histoire était « trop intelligente ». S. a secoué la tête en me regardant d’un air radieux et il a déclaré que l’intelligence était ma maladie incurable, ma jambe de bois, et qu’il était de très mauvais goût d’essayer d’attirer l’attention des autres dessus.

J’aime énormément ce passage, et l’idée qu’il contient. Car l’intelligence est bien la plaie, la jambe de bois, le mal de la littérature. Il faut, je le crois, en écrivant, se faire « idiot ». Accepter de ne plus maîtriser, de ne plus conceptualiser ; accepter sa misère, en somme. « Lâcher prise », pour reprendre la belle expression de Julien Gracq à la fin d’Un Balcon en Forêt.

De fait, l’intelligence est un défaut que j’ai de plus en plus de mal à supporter en littérature…

P.S. : Le rapprochement Gracq/Salinger me semble, bien qu’inattendu, mystérieusement juste. A suivre ?…

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J’en suis venu, récemment, à m’intéresser à l’idée d’âge d’or durant la Renaissance européenne. Comme je l’ai évoqué dans un billet récent, cette idée d’âge d’or, au XVIe siècle, a quelque chose à voir avec le Nouveau Monde. C’est une terre vierge, un Eden retrouvé, étranger à la Chute d’Adam et au péché des hommes. Une terre parfaitement innocente sur laquelle il est possible de reconstruire, d’aimer à nouveau.

Car il y a bien, dans cette idée d’âge d’or, quelque chose qui a trait à l’amour. Le péché originel a séparé l’homme du monde naturel. La Nature n’est plus cette mère nourricière, le monde est devenu hostile (on voit Mowgli, dans l’extrait du Livre de la Jungle que j’ai posté récemment, se battre avec un monde sauvage qui n’est plus à sa portée puisqu’il est un « petit d’homme »). L’amour se trouve entaché de sa faute, l’humain séparé de lui-même et de sa capacité à se projeter en l’autre.

L’âge d’or, est-ce donc cela : pouvoir aimer sans être coupable ? Trouver, même, dans l’amour, une forme de salvation ?

Je retrouve ces idées dans un sublime poème de John Donne (1572 – 1631), où l’auteur compare le corps de la femme aimée à une terre vierge, un nouveau monde qu’il faut découvrir et qui, par sa nudité innocente, réinvente l’amour, le lave de sa faute, l’ouvre à sa nouvelle ère.

Elegie XIX : Going to bed

Come, Madam, come, all rest my powers defy,
Until I labour, I in labour lie.
The foe oft-times, having the foe in sight,
Is tired with standing, though they never fight.
Off with that girdle, like heaven’s zone glistering
But a far fairer world encompassing.
Unpin that spangled breast-plate, which you wear
That th’eyes of busy fools may be stopped there:
Unlace yourself, for that harmonious chime
Tells me from you that now ’tis your bed time.
Off with that happy busk, whom I envy
That still can be, and still can stand so nigh.
Your gown’s going off such beauteous state reveals
As when from flowery meads th’hills shadow steals.
Off with your wiry coronet and show
The hairy diadem which on you doth grow.
Off with those shoes: and then safely tread
In this love’s hallowed temple, this soft bed.
In such white robes heaven’s angels used to be
Received by men; thou Angel bring’st with thee
A heaven like Mahomet’s Paradise; and though
Ill spirits walk in white, we easily know
By this these Angels from an evil sprite:
They set out hairs, but these the flesh upright.

License my roving hands, and let them go
Behind before, above, between, below.
Oh my America, my new found land,
My kingdom, safeliest when with one man manned,
My mine of precious stones, my Empery,
How blessed am I in this discovering thee.
To enter in these bonds is to be free,
Then where my hand is set my seal shall be.

Full nakedness, all joys are due to thee.
As souls unbodied, bodies unclothed must be
To taste whole joys. Gems which you women use
Are as Atlanta’s balls, cast in men’s views,
That when a fool’s eye lighteth on a gem
His earthly soul may covet theirs not them.
Like pictures, or like books’ gay coverings made
For laymen, are all women thus arrayed;
Themselves are mystic books, which only we
Whom their imputed grace will dignify
Must see revealed. Then since I may know,
As liberally as to a midwife show
Thyself; cast all, yea this white linen hence.
Here is no penance, much less innocence.

To teach thee, I am naked first: why then
What need’st thou have more covering than a man.

Je tiens ce poème pour l’un des plus beaux de la langue anglaise.

« Ô mon Amérique! Ma Terre-Neuve! Mon Royaume! » C’est ainsi que Donne s’adresse à sa maîtresse et l’enjoint à se déshabiller pour le rejoindre. Lui-même est nu : « Totale nudité! Toutes les joies te sont dues! / Comme l’âme dévêtue de la chair, le corps doit se dénuder / Pour jouir pleinement ».

Nus, c’est-à-dire délaissés du fardeau de la civilisation, les deux amants vont enfin pouvoir goûter au plaisir d’aimer, et découvrir ensemble de nouveaux âges d’or.

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Il y a dans La Tempête de Shakespeare quelque chose d’étrangement émouvant. D’abord, peut-être, parce qu’il s’agit de la dernière grande pièce. Parce que le poète de Stratford renoncera ensuite à l’écriture. Il y a là quelque chose d’un testament. Mais aussi parce que les personnages de cette « romance » sont profondément humains, et travaillent tous à devenir meilleurs. « How beauteous manking is! » s’écrie Miranda à la fin de la pièce – « que l’homme est beau! » Que Shakespeare ait choisi de finir son itinéraire théâtral sur ces mots me plonge dans une forme de joie. Il y a donc, au-delà des plus sombres tréfonds de l’âme et de l’existence humaine, un espoir, un bonheur, un émerveillement possible à être en vie.

The Tempest est une pièce entièrement construite autour du mythe de l’âge d’or. Cet âge d’or, c’est d’abord celui de Prospero qui, dans les premières scènes de la pièce, regrette son Italie perdue. Eden perdu, que vient contrebalancer l’île dans laquelle les personnages font naufrage. Car cet île est aussi un Eden, un Âge d’or. Mais, contrairement à l’Italie, c’est un Âge d’or qui n’est pas encore trouvé. Pour Antonio, pour Sebastian, pour Alonso, l’île, bien que fertile et abondante, ressemble plus à un désert. Leur trajet au long de la pièce consistera donc à prendre conscience du lieu où ils se trouvent, ce lieu merveilleux, fantastique, improbable. A prendre conscience de leur bonheur.

Car l’île est véritablement l’Âge d’or que décrit Gonzalo à l’Acte II lorsqu’il donne sa définition du parfait gouvernement :

I’th’ commonwealth I would by contraries

Execute all things. For no kind of traffic

Would I admit, no name of magistrate;

Lettres should not be known; riches, poverty,

And use of service, none; contract, succession,

Bourn, bound of land, tilth, vineyard, none;

No use of metal, corn, or wine, or oil;

No occupation, all men idle, all;

And women too – but innocent and pure;

No sovereignty –

[…]

All things in common nature should produce

Without sweat or endeavour. Treason, felony,

Sword, pike, knife, gun, or need of any engine,

Would I not have; but nature should bring forth

Of it own kind of foison, all abundance,

To feed my innocent people.

The Tempest, II, 1

Voilà un rêve magnifique : celui d’un monde où l’homme n’aurait pas connu la Chûte, et pourrait vivre oisivement au milieu d’une nature abondante.

Ce rêve de l’Âge d’or est bien entendu très présent tout au long des XVIè et XVIIè siècles. Le Nouveau Monde vient d’être découvert et prend souvent des allures (grâce notamment, en Angleterre, à Walter Raleigh) de nouvel Eden.

D’ailleurs, les quelques phrases précédemment citées que Shakespeare fait dire à Gonzalo sont issues quasi-textuellement de l’essai « Des Cannibales » de Montaigne :

C’est une nation en laquelle il n’y a aucune espece de trafique ; nulle cognoissance de lettres ; nulle science de nombres ; nul nom de magistrat, ny de superiorite politique ; nul usage de service, de richesse, ou de pauvreté ; nuls contrats ; nulles successions ; nuls partages ; nulles occupations, qu’oysives ; nul respect de parenté, que commun ; nuls vestements ; nulle agriculture ; nul metal ; nul usage de vin ou de bled. Les paroles mesmes, qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l’avarice, l’envie, la detraction, le pardon, inouyes.

Essais, I, 30

Le Nouveau Monde, tel que le décrit Montaigne à l’encontre de la République de Platon, semble bien un Âge d’or retrouvé. Un âge d’avant la pensée politique et sociale. Un âge d’avant la philosophie.

Un âge, c’est aussi significatif, d’avant la technologie. La Nature, cette Mère Nature si souvent décevante pour l’homme moderne, redevenant ainsi la source de toute vie.

(Un retour au logos, un retour au tao, si je puis céder ici aussi à mes obsessions habituelles.)

Ce qui est intéressant dans la pièce de Shakespeare (et que l’on retrouve, d’une certaine façon, dans As You Like It), c’est que les personnages ne se rendent pas tout de suite compte qu’ils sont dans cet état d’oisiveté parfaite, de paradis retrouvé. Les obstacles qu’ils subissent (et que Prospero, avec l’aide d’Ariel, met en scène) ne sont que les obstacles de leur propre esprit (idée qui ne semble pas très éloignée de certaines théories bouddhistes).

Le trajet shakespearien s’apparente donc à une libération des filets de l’esprit pour retrouver un état salutaire d’hic et nunc – un âge d’or de chaque instant. La Tempête se referme donc sur le pardon de toutes les fautes (un peu, à nouveau, comme dans As You Like It) et par la réalisation soudaine de cet émerveillement : être en vie.

(J’emprunte ce mot d' »émerveillement » au très beau livre de Michael Edwards, Shakespeare ou la comédie de l’émerveillement, Desclée de Brouwer, 2003).

En fin de compte, les personnages de Shakespeare, qui vivent désormais, puisque réunis à eux-mêmes, rattachés à leur humanité fondamentale, dans un état d’abondance, de fertilité (pensons aux Sonnets de Shakespeare), réalisent cette parole : il en faut peu pour être heureux.

Cette parole stoïcienne s’il en est, attribuée au plus sage d’entre tous – Baloo du Livre de la Jungle de Walt Disney – est un témoignage de cet âge d’or de chaque instant accessible si, suivant les préceptes de Sénèque (lequel, on le sait, a eu une influence considérable sur Montaigne et sur Shakespeare), l’homme vit suivant l’honnête.

Look for the bare necessities

The simple bare necessities

Forget about your worries and your strife

I mean the bare necessities

Old Mother Nature’s recipes

That brings the bare necessities of life.

The Jungle Book, 1967

« Oh man! This is really living! »

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