Je m’amusais, dernièrement, à répondre à ce qu’il est convenu d’appeler un “questionnaire de Proust” (questionnaire d’ailleurs interminable et qui ne vaut finalement que par les réponses dudit Marcel). A la question “mon héros dans la fiction”, j’ai longuement hésité (Proust répondit : Hamlet).
Songeant finalement aux livres qui me sont chers, je me souvins d’une scène très belle que l’on trouve dans les Fables d’Hygin mais également chez Apollodore : la scène de la folie feinte d’Ulysse.
(En ce qui concerne l’idée de fausse folie, je vous épargnerai les réflexions foucaldiennes mais signale au passage que – du moins c’est ce dont je crois me souvenir – cette feinte est évoquée par Auerbach dans Mimésis).
Bref, en quoi consiste exactement cette scène ?
Suite à l’enlèvement d’Hélène, Ménélas fait appel à tous les rois grecs et leur demande de l’aider, en quelque sorte, à récupérer sa femme. Ulysse, roi d’Ithaque, est sollicité. Problème : un oracle lui a prédit que s’il quittait son île pour Troie, il ne reviendrait pas avant vingt années (dix de combat, dix d’errance). Refusant d’abandonner son peuple, son épouse et son fils, le héros décide de feindre la folie lorsque les ambassadeurs de Ménélas se présentent devant lui.
Il se met un bonnet sur la tête, attèle un âne et un boeuf à sa charrue et commence à semer du sel. Seulement voilà, l’envoyé de Ménélas et d’Agamemnon (un certain Palamède) n’est pas dupe. Il place Télémaque sur le trajet du charriot, obligeant Ulysse, soit à admettre sa ruse, soit à tuer son fils. Ulysse, bien entendu, choisit la première option et se voit aussitôt embarqué pour Troie.
Cette scène, qui m’a toujours beaucoup touché, me paraît hautement significative dans la construction du schéma odysséen. Ulysse, contrairement à Achille ou à Ajax (et même peut-être à Hector), n’est pas un héros. Il reste fondamentalement un homme. Ce refus de la guerre, mais aussi et surtout cet amour qu’il porte à son fils, sont la trace la plus primordiale de son humanité.
Si cet aspect du personnage ne transparaît pas nécessairement dans l’Iliade, il est par contre essentiel dans l’Odyssée. Notons tout d’abord en effet que, dans l’Odyssée, Zeus décide qu’aucun dieu ne devra intervenir dans les pérégrinations et les errances du roi d’Ithaque. Ulysse est donc un homme séparé de l’influence des dieux. Il est déjà – avant que Hölderlin ne fasse du sujet un topos poétique – un homme sans dieux. Un homme livré, en somme, à sa simple existence.
Lorsque, dans le chant VI, il rencontre Nausicaa, Ulysse la nomme d’abord “reine”, puis “déesse”, avant de l’appeler “femme”. Ce cheminement, dans le langage même, est un cheminement vers l’acceptation de l’humain, vers la grandeur de la mortalité, vers l’immensité de la vie présente sur terre. C’est parce que Nausicaa est une “femme” qu’Ulysse peut l’aimer (contrairement, par exemple, à la magicienne Circé, qui est une déesse et qui retient Ulysse par des pouvoirs proprement surhumains).
Cet attachement à l’humanité est au coeur de la réflexion d’Homère (quoi de plus humains que la curiosité qui pousse Ulysse à écouter tout de même le chant des sirènes dans le chant XII ?) On le retrouve également chez Platon. Au chant X de la République, Ulysse – ou plutôt son âme – apparaît une dernière fois devant les eaux du Léthé. Dans cette scène, Platon réfléchit sur l’idée de pérégrination des âmes. Quelques héros de la Guerre de Troie se retrouvent devant le fleuve de l’oubli et, étant morts, se voient dans le devoir de choisir une nouvelle vie pour leur prochaine incarnation terrestre.
L’âme qui vint au vingtième rang choisit la vie d’un lion. C’était l’âme d’Ajax, fils de Télamon. Il prit soin d’éviter la vie humaine, se souvenant du jugement concernant l’armure. L’âme qui venait ensuite était celle d’Agamemnon, ses souffrances lui avaient aussi fait haïr l’espèce humaine et il choisit la vie d’un aigle.
[...]
Le hasard avait voulu que l’âme d’Ulysse soit la dernière du lot à faire son choix. Le souvenir de ses souffrances passées l’avait guérie du désir des honneurs et elle circula ici et là pendant un long moment, à la recherche de la vie d’un homme simple, voué à son travail. Non sans mal, elle finit par en trouver une qui gisait par terre, négligée de toutes les autres. Elle la choisit joyeusement et déclara qu’elle aurait fait le même choix si elle avait été placée en premier pour choisir.
République, X, 620 b-d (trad. Georges Leroux)
Cette scène – à mon avis l’une des plus belles de toute la littérature grecque – montre ce qu’il en est : Ulysse y apparaît bien comme l’homme qui n’eût jamais voulu être roi, et qui eût préféré, aux fastes de la guerre, à la gloire d’Achille, la vie simple de la terre et des champs. Un homme qui se fût contenté de ne pas connaître les honneurs et autres leurres de la vie d’un roi. Un homme qui eût accepté sa finitude et eût embrassé son toute humanité.
Cet article constitue sans doute la plus longue réponse de l’histoire du questionnaire de Proust. Mais la question valait d’être posée.
Mon héros dans la fiction ? Pour toutes ces raisons, Ulysse.









Voilà un belle méditation sur la figure d’Ulysse, dont je reconnais avec plaisir la référence au penseur de la finitude, par le titre et le développement du message.
Merci pour cette très juste remarque. Il est vrai que la pensée d’Yves Bonnefoy a joué un grand rôle dans ma formation intellectuelle. Je m’en suis quelque peu éloigné aujourd’hui, notamment pour les raisons que tu évoques dans ton article “Prendre Yves Bonnefoy au sérieux”, (http://mdurisotti.wordpress.com/2010/04/12/prendre-yves-bonnefoy-au-serieux/).
Le livre de Bonnefoy sur Leopardi est une très belle lecture que je conseille chaleureusement aux lecteurs de ce blog qui ne connaîtraient pas encore sa pensée (“L’enseignement et l’exemple de Leopardi” chez William Blake & Co.)
Merci pour ce bel article, même si je ne suis pas tout à fait convaincu par l’interprétation humaniste que vous faîtes des actes d’Ulysse en général ; et je ne suis pas sûr que la volonté d’Ulysse d’écouter les sirènes signe son humilité – n’est-ce pas plutôt une manière de vouloir se confronter malgré tout, à la différence de l’humanité moyenne incarnée par ses matelots, à ce qui est trop énorme pour les hommes ? De même le beau passage de Platon dit que l’âme d’Ulysse est “guérie” du désir des honneurs, mais par le “souvenir” des souffrances passées ; sous-entendu, ce n’est que longtemps après elles qu’il s’est guéri de cette sorte l’hybris héroïque des guerriers Grecs. Son humanité n’est pas une donnée initiale.
Pour cette raison, me semble-t-il, le passage avec Palamède que vous commencez par citer, dans l’écart qu’il produit au comportement général d’Ulysse, dans la brèche d’humanité – car c’est vrai, Ulysse n’est pas Abraham – qui perce soudain la carapace de l’impitoyable héros, est d’autant plus précieux ; non qu’il serait l’exemple paradigmatique d’un comportement régulièrement compatissant – mais il montre au moins que, dans nos vies rivées aux stratégies un peu bestiales que demandent les désirs, si notre humanité n’est pas un fait, elle se produit au moins, de temps à autres, et rarement, comme un événement.
Je découvre ton blog par hasard, après un ricochet chez Sophielit.
Je ne pense pas avoir le bagage culturel nécessaire pour intervenir régulièrement, mais je reviendrai lire avec grand plaisir.