Dans le cadre du challenge littéraire “La Serbie à l’honneur” initié par le blog LE GLOBE LECTEUR et par le site Ulike.net, j’ai lu ce court roman d’un auteur qui m’était jusqu’alors inconnu.
Le miroir fêlé met en scène un personnage, Anan, qui éprouve une véritable “révolution copernicienne” de son esprit (pour reprendre l’expression de Kant). Alors qu’il est en train d’écrire un roman, alors qu’il mène une vie paisible, il réalise une vérité profonde : il n’existe pas.
L’homme ne descend donc pas du singe, clame-t-il, mais du néant.
Derrière cet astucieux parti-pris d’un personnage remettant en cause son existence (j’ai parfois songé à Pirandello), Svetislav Basara met en scène ce que j’appellerai une épopée de la négation et du recommencement. Nier : voilà en effet l’activité principale d’Anan tout au long du roman. Nier son existence, mais aussi nier sa langue, nier la possibilité même de parler.
D’ailleurs, si l’on recourt à l’onomastique, le nom d’”Anan” ne semble pas fortuit : il contient en lui-même l’idée de négation, mais associée à cette lettre “A” qui rappelle le commencement, le début de l’espèce humaine (on songe à Adam).
Anan est donc bien le personnage d’une épopée, au même titre que les personnages de Kafka. Parce qu’il veut déchirer le voile des apparences, remettre en cause la possibilité d’être là, la possibilité d’écrire, de communiquer – et surtout parce qu’il tend à la réalisation d’un nouvel âge d’or de l’esprit, à la découverte d’une terre promise du cogito.
Car, au fond, ce que met en doute Svetislaw Basara dans ce roman, parfois de façon provocatrice, c’est la rupture même que le XXème siècle a instauré dans le doute cartésien. Que je pense, cela ne signifie plus nécessairement que je sois.
Et c’est tout un abîme qui s’ouvre alors…









Très bonne chronique, en espérant que l’auteur vous ait plu au même point que moi. Si vous avez aimé, je vous conseille encore “guide de Mongolie”, ou le recueil de nouvelles “perdu dans un supermarché”
A bientôt de vous lire,
Je n’ai pas lu ce livre, je pense que je vais me le procurer.
Ne pouvant me référer qu’à ce qui m’est ici dévoilé du roman, ma remarque suivante est à prendre avec des pincettes: il est possible que l’auteur connaisse la philosophie spirituelle du fond des âges indiens, l’advaïta-vedanta. En effet, pour les sages de cette tradition – les plus récents furent Prajnanpad, Nisargadatta Maharaj et Ranjit Maharaj – la réalité n’est qu’une illusion recouvrant un néant, qui est notre source fondamentale. Source en un sens seulement puisqu’il s’agirait d’une dimension intemporelle sans commencement. Cela ne suffit pas pour supposer que l’auteur connaisse cette tradition.Néanmoins ANAN sonne comme du sanskrit, et dans cette langue sacrée A peut être, un peu comme le français, privatif. Ce nom me rappelle aussi clairement “Ananda” qui signifie félicité. Cette remarque me permet d’en avancer une petite autre. Riche idée de mettre Shakespeare et le tao en résonance, merci encore pour cela, à présent j’ajoute que Shakespeare et l’advaïta-vendanta dialoguent aussi. L’idée et même l’affirmation que nous sommes faits de la matière dont sont faits les rêves, une des phrases les plus connues du Barde tirée je crois de la dernière ou avant-dernière scène de “La tempête”, est précisément et même littéralement vedantiste.
Merci encore pour ce blog profond, bien plus érudit que moi et enrichissant.
Stéphane.